Grec ancien : questions de grammaire et de conjugaison

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Sisyphe
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Re: Grec ancien : questions de grammaire et de conjugaison

Post by Sisyphe » 20 Oct 2017 00:45

Achille wrote:
18 Oct 2017 16:42
Bonjour,
Pouvez-vous me parler de l'aoriste second ?
:) Mais que voici un sujet passionnant ! Et cela fait plaisir de vous retrouver...

Je réponds dans l'ordre inverse, par souci de logique.
- quel sens cela a-t-il ? quelle est l'origine de ce double aoriste ? Comment est fait le choix de l'un ou l'autre aoriste par les auteurs grecs ?
La réponse la plus scientifique que je puis faire serait : parce que c'est comme ça. :)

Toutes les langues, à différents moments de leur histoire, "bricolent" entre leurs formations héritées d'un stade précédent et de nouvelles formations qui paraissent plus "pratiques" parce que plus faciles à former. En français par exemple, il y a des passés simples en -a, en -i, en -u et résiduellement en -in (je vins, je tins). Certains sont prévisibles (chanter -> il chanta, finir -> il finit), d'autres ne le sont pas (-i/-u au troisième groupe). Mais les copies de mes élèves sont pleines de *il finissa, *il voula, *il vena. Parce que c'est pour eux le "temps en -a que y'a que le prof de français qui l'utilise".

D'ailleurs, au XVIe/XVIIe siècles, les formes en -i ont failli s'imposer pour toutes les conjugaison : on trouve "il tranchit, il mangit, etc." chez Rabelais. Une occasion manquée de simplifier notre langue...

De la même façon, deux "groupes" productifs se sont stabilisés dans l'histoire de la langue française, plus une masse de verbes irréguliers qu'on appelle lâchement "troisième groupe", et qui sont un reste "mort" de systèmes qui ont pu fonctionner (par exemple : l'alternance entre forme forte et forme faible : "je mEUs, nous mOUvons", qui a existé même pour les verbes en -er en ancien français : "je parol, nous parlons"). Globalement, la tendance naturelle est de transférer des verbes des systèmes devenus non productifs vers les systèmes productifs : puir -> puer et tistre -> tisser (mais tissu, ancien participe, demeure comme nom) ; plus récemment : "faillir 3e (il faut à sa réputation) -> faillir 2e (il faillit à sa réputation, mais Littré regrettait la première), et mes élèves connaissent *feinter mais pas "feindre", sans parler de *concluer.

En ce sens, l'appellation "aoriste premier" et "aoriste second" est déjà trompeuse : elle est d'ordre pédagogique. Les aoristes premiers (i.e. sigmatiques : ἔλυσα) sont les plus courants et les aoristes seconds (i.e. thématiques : εἶπον) les plus rares (plus "secondaires"). Mais historiquement parlant :
1) Les deux formations ont coexisté en indo-européen, puisqu'on trouve aussi des parfaits sigmatiques en latin (vixi - sauf que dans cette langue, ce sont eux qui sont rares et résiduelles) ; c'était peut-être deux temps légèrement différents à l'origine.
2) Les aoristes thématiques (seconds) sont les plus archaïques, les aoristes sigmatiques (premiers) sont la forme devenue régulière.

En ce sens, ce n'est pas un "choix", pas plus que vous ne pouvez choisir le groupe ou la conjugaison de votre verbe en français - sauf pour une toute petite poignée où il y a des hésitations (comme entre "je m'assieds" et "je m'assois" en français).
- un verbe peut-il posséder un aoriste premier ET un aoriste second ?
- un verbe ne peut-il posséder QU'UN aoriste premier OU QU'UN aoriste second ?
Le cas ordinaire (95%), c'est qu'il n'y ait qu'une forme d'aoriste possible. Dans 80% de ces 90%, c'est une forme sigmatique.

Lorsqu'il y a deux aoristes en concurrence, c'est qu'il y a hésitation entre forme ancienne (mais restée courante parce que le verbe est courant) thématique ("seconde") et une forme régulière plus récente, exactement comme pour "feindre VS feinter") ; quelques cas connus :
- εἶπον à côté de ἔλεξα
- ἔτεκον à côté de ἔτεξα
- ἔβίων à côté de ἔζωσα
- ἔλιπον à côté de ἔλειψα

Cela dit, il faut compter avec le poids des modèles littéraires : l'homme de la rue disait sans doute facilement ἔτεξα en parlant de sa voisine, mais la littérature continue de dire ἔτεκον. Dans les vieilles grammaires (il n'y a que des vieilles grammaires en grec !), la seconde, quand elle est mentionnée, est toujours décrite comme "moins pure" (cet adjectif m'a toujours fait rêver), et est bannie en thème à l'agrégation. Pour le premier, le grec moderne a fini par faire une sorte de compromis, puisque l'aoriste de λέω (<λέγω) est είπα.
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Achille
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Re: Grec ancien : questions de grammaire et de conjugaison

Post by Achille » 20 Oct 2017 09:04

Grand merci pour cette intéressante explication des choses. Je pensais que les 2 aoristes étaient 2 temps indépendants l'un de l'autre mais traduisant une même idée de passé, un peu comme en français, le passé simple et le passé composé. Mais ils seraient donc plutôt comparables aux formes que le verbe "asseoir" nous offre (mais au présent quant à lui) : je m'assois/je m'assieds. Les verbes "feindre" et "feinter" illustrent bien la question.

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Re: Grec ancien : questions de grammaire et de conjugaison

Post by Achille » 20 Oct 2017 15:06

Bonjour,
ἀναλαϐοῦσα est-il le participe aoriste féminin actif de άναλαμϐάνω ? Aucun lemmatiseur en ligne ne le reconnaît !
Je vous remercie.

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Sisyphe
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Re: Grec ancien : questions de grammaire et de conjugaison

Post by Sisyphe » 20 Oct 2017 16:03

Achille wrote:
20 Oct 2017 15:06
Bonjour,
ἀναλαϐοῦσα est-il le participe aoriste féminin actif de άναλαμϐάνω ? Aucun lemmatiseur en ligne ne le reconnaît !
Je vous remercie.

Tout à fait : λαμβἀνω -> ἔλαβον -> λαβών -> λαβοῦσα (l'occasion de rappeler que l'accent des participes aoristes seconds se trouve toujours sur la voyelle thématique).
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