Un mélange de créole et d'anglais incompréhensible

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Tibri
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Un mélange de créole et d'anglais incompréhensible

Post by Tibri » 27 Jul 2017 11:21

Bonjour,

Je traduis l'oeuvre de Kate Chopin, At fault dans le cadre de mon mémoire. On est parfois amené à lire un anglais créolisé. Le passage qui va suivre me pose beaucoup de problème, ainsi qu'à mon directeur qui m'a conseillé de ne pas traduire ce passage. Mais voulant le prouver ma bonne volonté, je persiste à traduire ce passage. C'est pourquoi je vous demande de l'aide. Voici le passage:

Source: http://www.gutenberg.org/files/23810/23 ... -h.htm#I_V

“Mistuss,” he said, “I ’lowed ’twar best to come to de house an’ tell you; fur Massa he alluz did say ‘Hi’urm, I counts on you to keep a eye open endurin’ my appersunce;’ you ricollic, marm?” addressing an expanse of black bordered cambric that veiled the features of his mistress. “Things is a goin’ wrong; dat dey is. I don’t wants to name no names ’doubt I’se ’bleeged to; but dey done start a kiarrin’ de cotton seed off de place, and dats how.”

Ma traduction, je n'en ai presque pas, à part quelques mots tels que " dat", "dey".

Merci de m'aider s'il-vous-plaît.

Tibri

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Re: Un mélange de créole et d'anglais incompréhensible

Post by svernoux » 28 Jul 2017 11:00

Bonjour Tibri,

Je précise que je ne suis pas du tout une spécialiste de la chose, mais il y a quand même des points qui me semblent devinables.
Sous toutes réserves :
Mistuss : Mistress ?
I ’lowed : I allowed ?
fur Massa : for Monsieur ?
my appersunce : my absence?
you ricollic : you remember (you recall it)?
marm : Madame ?
doubt I’se ’bleeged to : j'ai pensé d'emblée à "obliged to" - ça ne colle pas avec la prononciation, à ma connaissance (/əˈblaɪdʒd/), mais est-ce que ça pourrait être une variante locale, créole justement, inspirée du français ? Je n'ai pas d'idée sur les autres mots mais je verrais bien dans l'idée "I don't want to name no names unless I'm obliged to"
kiarrin’ : carrying ?

Ce ne sont que des suppositions et pistes...
Last edited by svernoux on 28 Jul 2017 11:01, edited 1 time in total.
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Re: Un mélange de créole et d'anglais incompréhensible

Post by Sisyphe » 28 Jul 2017 13:30

:) J'enfonce des portes ouvertes, mais je suppose que tu as consulté l'article du wikipedia sur l'l'African-american Vernacular english (ce n'est pas politiquement correct de dire Black english, paraît-il).

les Black studies (pardon : les African-american studies étant très à la mode dans les universités américaines, n'importe quelle BU d'anglais même en France aura forcément des bouquins sur l'AAVE.

Quelques confirmations :
doubt I’se ’bleeged to : j'ai pensé d'emblée à "obliged to" - ça ne colle pas avec la prononciation, à ma connaissance (/əˈblaɪdʒd/)
Cela ne me paraît pas impossible, dans la mesure où la tendance générale de l'AAVE est de supprimer les diphtongues. Et oui, le français peu jouer.
my appersunce : my absence?
Je pense aussi : l'AAVE est rétif aux "clusters" consonantiques. En l'occurrence, il s'agit de ce qu'on appelle en phonétique un "/E/ svarabhastique" (c'est un phénomène qu'on entend dans le Sud-Ouest de la France, ou en Suisse (*les peneux de la voiture, il *s'asseyerait).
fur Massa : for Monsieur ?
Oui, celui-là il est resté dans la mémoire commune aux Etats-Unis : c'est la façon dont un esclave s'adresse à son maître dans le deep South. On l'entend encore dans des séries américaines, quand un afro-américain veut railler un blanc dont il considère le comportement comme passivement raciste.

En l'occurrence, je ne le traduirais pas, je le mettrais en italique. Le sens équivalent culturel, c'est le "Bwana" par lequel se faisaient appeler les blancs par leurs boys noirs en Afrique.
fur Massa he alluz did say
He said to all of us (je pense). Dans cette hypothèse, le "us" se serait les esclaves de maison, plus ou moins en position de contremaîtres et logiquement les seuls à pouvoir oser aller s'adresse à la maîtresse, par opposition aux esclaves des champs qui profitent de l'absence du maître pour détourner les balles de coton.
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Tibri
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Re: Un mélange de créole et d'anglais incompréhensible

Post by Tibri » 30 Jul 2017 22:16

Tout d'abord, je vous remercie de vos réponses. Et merci à Sisyphe de m'avoir ouvert ces portes :)
Avec votre aide voilà ce que j'ai pu dégager comme traduction:

“Métesse” disait-il, “Je pansé byin de vinir la mizon vou le di', pou' se ke bwana nu za di : “Bonjour hum.. Je compte sur vous pour avoir l'oeil aux aguets durant mon absence” vou rapelé mandam ? Présentant une partie de lin bordée de noir qui voilait le visage de sa maitresse. “ Lé choz va pa byin a koz dé zot'. Je pa dénonsé lé zot sof si moa y'an a lobligason, mais y'an a ki é anfi avek lé bal' de koton é sé kom sa.

Pensez-vous que de l'écrire en phonétique est recommandé ? Je me suis inspiré de phrases trouvés sur les sites suivants en me permettant de modifier certains mots:
-https://fr.wikiversity.org/wiki/Dialect ... e_ivoirien
-https://dhfles.revues.org/125

Aussi cette phrase me pose problème: "addressing an expanse of black bordered cambric that veiled the features of his mistress."
Pour l'instant je l'ai traduis par "Présentant une partie de lin bordée de noir qui voilait le visage de sa maîtresse."
J'ai un doute quant à son sens.
Pourrait-il s'agir d'un papier de lin qui contiendrait un mot du maître pour la maîtresse ? Avec lequel elle le lirait en le tenant au niveau de son visage ? D'où le "veiled the features of his mistress" ?

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Re: Un mélange de créole et d'anglais incompréhensible

Post by Sisyphe » 31 Jul 2017 02:37

:D J'aime bien le principe du black english traduit par du "plus ou moins créole antillais avec quelques mots de la colonisation européenne en Afrique". Cela me rappelle une célèbre latiniste qui traduisaient les mots grecs des comédies latines (généralement prononcés par des personnages un peu pédants) par des mots anglais...

C'est scientifiquement "bigarré" mais littérairement défendable, et vous vous en tirez de façon crédible.
Aussi cette phrase me pose problème: "addressing an expanse of black bordered cambric that veiled the features of his mistress."
Pour l'instant je l'ai traduis par "Présentant une partie de lin bordée de noir qui voilait le visage de sa maîtresse."
J'ai un doute quant à son sens.
Mon dictionnaire ( :roll: je précise que je ne suis PAS angliciste ! :shy: ) me donne plutôt "batiste" pour cambric, ce que confirme mon dictionnaire unilingue ( :sweat: longtemps que je ne l'avais pas sorti !) : "a fine white linen fabric". Ce qui change les choses...

J'ai la nette impression qu'il s'adresse à un morceau de batiste bordé de noir. Et dans ce cas, selon toute vraisemblance, il s'agit de la voilette composant la tenue de deuil.

Comparez : http://www.victorian-era.org/victorian- ... eriod.html ; je cite :
The mourning dresses were made from Henrietta and Melrose trimmed with crepe and Handkerchiefs were made from cambric.
Si la maitresse a ses traits entièrement recouverts par une voilette ("that veiled the features of his mistress"), c'est qu'elle est encore en grand deuil (photo centrale de mon site). Dans les traités de bonne manière de ma grand-mère, cela durait un an (vient ensuite le demi-deuil : on allège ou enlève la voilette, et on peut commencer à porter du gris et du violet foncé).

Ce qui expliquerait au passage que les esclaves outrepassent les ordres de feu maître ("quand le chats est parti, les souris dansent", c'est un topos).

La veuve-éplorée-dont-on-n'aperçoit-pas-le-visage-mais-de-la-douceur-de-laquelle-sublimée-par-la-douleur-on-tombe-amoureux-sans-oser-le-dire, c'est aussi un topos crypto-érotique de la littérature victorienne (le voile doit interdire le désir mais du coup on désire encore plus). Le "retour à la sexualité" plus ou moins problématique de la veuve est une thématique littéraire en soi - on a un peu ça dans Une page d'amour de Zola, sur un mode évidemment névrotique et maladif (bin c'est Zola quoi...).

:sun: Là je verrais bien une histoire d'amour platonique-et-inavouable entre l'esclave de maison et sa maîtresse, dans le genre bien transgressif socialement mais tout en suggestions. Mais bon, j'entre dans le fantasme. :shy:
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Re: Un mélange de créole et d'anglais incompréhensible

Post by svernoux » 31 Jul 2017 09:13

Tibri wrote:
30 Jul 2017 22:16
“Métesse” disait-il, “Je pansé byin de vinir la mizon vou le di', pou' se ke bwana nu za di : “Bonjour hum.. Je compte sur vous pour avoir l'oeil aux aguets durant mon absence” vou rapelé mandam ? Présentant une partie de lin bordée de noir qui voilait le visage de sa maitresse. “ Lé choz va pa byin a koz dé zot'. Je pa dénonsé lé zot sof si moa y'an a lobligason, mais y'an a ki é anfi avek lé bal' de koton é sé kom sa.
D'ac avec Sisyphe : je ne sais pas si ça colle scientifiquement, mais littérairement, ça le fait ! On s'y croirait et en même temps on comprend.
Cependant, il y a une chose qui ne va pas : la citation du maître. Dans l'original, elle est aussi créolisée. C'est une citation dans la citation, c'est l'esclave qui la rapporte, donc dans son créole à lui. On ne l'imagine pas débiter une phrase de bon français au milieu de son créole, et d'ailleurs il ne le fait pas en anglais.

NB : à propos de citation dans la citation, attention à ta ponctuation. On utilise généralement des guillemets chevrons, mais la citation dans la citation est entourée de guillemets anglais (doubles) (alors qu'en anglais, la citation est entourée de guillemets anglais doubles et citation dans la citation de guillemets simples).
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Re: Un mélange de créole et d'anglais incompréhensible

Post by aymeric » 31 Jul 2017 10:12

Bonjour, juste une petite question au passage (j'espère ne pas trop dévier du sujet...) mais j'ai toujours entendu le parler des esclaves noirs et de leurs descendants décrit en anglais américain comme du "vernacular" (en anglais - "vernaculaire" en français ?). Peut-on vraiment parler de créole dans ce cas également ?
Je me base sur ma connaissance très limitée du créole dominiquais (mais bon, c'était des Anglais, pas des Américains) qui, comme tous les créoles que j'aie entendus parler, a une syntaxe très éloignée de l'anglais (avec plein de particules grammaticales africaines ), et un lexique dérivé plus ou moins directement de l'anglais, au point qu'un étranger ne reconnaîtra que deux ou trois mots angloïdes et c'est tout.
Cela dit il me semble qu'aurjoud'hui aux Etats-Unis, toute variante linguistique de l'anglais intra-US est qualifiée de "dialect", donc je ne sais pas dans quelles mesures ces appellations sont politiques ou réellement scientifiques.

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ElieDeLeuze
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Re: Un mélange de créole et d'anglais incompréhensible

Post by ElieDeLeuze » 31 Jul 2017 10:49

D'un point de vue linguistique, il faut se méfier du vocabulaire employé en anglais en général, c'est toujours très approximatif. Aymeric a raison : ce passage est un sociolecte avec transcription phonétique artisanale, et c'est en fait assez loin d'un créole, ce que Aymeric connait visiblement bien.

La notion de dialecte est difficile pour l'anglais américain. Dialecte = évolution fractionnée historico-géographique des locuteurs d'une langue. Or, l'émi/immigration aux Amériques mélange par définition les descendants anglophones et les locuteurs d'anglais seconde langue. Quand on rajoute les dimensions communautaires, raciales, scolaires et sociales de ces contrées en trois cents ans, tout se recoupe et se mélange, donc les distinctions clairement définies comme les dialectes (définition linguistique) sont impossibles à tenir. Et puis les Américains US ont une trop nette tendance à parler par métonymies, comme s'ils lisaient le dico en état d'ébriété.
www.rtr.ch - Tgi che sa rumantsch sa dapli

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