Les accents du grec ancien

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aymeric
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Les accents du grec ancien

Post by aymeric »

Bonjour,

C'est une question que je me pose depuis que je me suis mis au grec ancien, et j'étais persuadé de l'avoir posée ici mais il semblerait que non. Et comme je n'ai toujours pas trouvé de réponse satisfaisante, je me lance : pourquoi lorsqu'on apprend le grec ancien dans le système scolaire, on nous oblige à assimiler également le système d'accentuation ?

Si j'ai bien compris :
- les accents ne sont qu'un ajout très postérieur à l'époque classique, et ne correspondent donc même pas à l'état de langue que nous sommes censés étudier,
- ils ne semblent avoir qu'une utilité extrêmement limitée à la lecture, qui semble se résumer à quelques rares paires d'homographes se distinguant uniquement par leur accent (or on a la même chose en latin, en bien "pire" me semble-t-il, et ça ne gêne personne)
- ils représentent pour la majorité des apprenants une prise de tête absolue, barbante et insensée, au vu de l'effort herculéen à déployer pour maîtriser un système d'accent dont on ne sait même pas vraiment comment il est censé être prononcé exactement (je pense notamment au grave, dont la prononciation n'a donné lieu qu'à de timides hypothèses, ou à l'esprit rude sur rho).

Donc : pourquoi ?

Merci d'avance.
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Sisyphe
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Re: Les accents du grec ancien

Post by Sisyphe »

:D Que voilà un fil passionnant et idoine pour me donner de bonnes excuses pour abandonner un paquet de copies...
aymeric wrote: 04 Oct 2022 23:20 Bonjour,

C'est une question que je me pose depuis que je me suis mis au grec ancien, et j'étais persuadé de l'avoir posée ici mais il semblerait que non. Et comme je n'ai toujours pas trouvé de réponse satisfaisante, je me lance : pourquoi lorsqu'on apprend le grec ancien dans le système scolaire, on nous oblige à assimiler également le système d'accentuation ?

Si j'ai bien compris :
- les accents ne sont qu'un ajout très postérieur à l'époque classique, et ne correspondent donc même pas à l'état de langue que nous sommes censés étudier,
:nono: C'est tout à fait excessif. Nous avons des témoignages très directs (dès Platon) sur la nature du ton mélodique, et rien n'indique qu'avant le quatrième siècle après Jésus-Christ il y ait le moindre affaiblissement du système. Aelius Hérodien (fin du IIe siècle) n'aurait pas pu écrire un long traité entier sur le phénomène (avec des remarques du genre "mais il y a des gens qui disent comme cela") s'il n'était pas encore pleinement vivant.

Mieux encore, les rares partitions musicales (du IIIe siècle après JC) sont parfaitement cohérentes avec ce qui est enseigné précédemment, puisque rappelons-le, l'accent est d'abord musical.

Il ne faut pas confondre la réalité du phénomène avec sa notation sur les papyri et manuscrits. Le système est inventé au IIIe siècle avant Jésus-Christ, et la terminologie avec... Le fait est, en revanche, que sa notation n'est pas systématique, mais elle l'est précisément quand c'est d'une façon ou d'une autre utile... Comparativement, le nombre d'élèves ne mettant pas d'accents en français, ou les mettant mal, ou de façon ponctuelle, est effrayant (y compris à l'université ! :-o ), mais cela ne signifie pas que le système n'a pas de réalité.

Ce qui est artificiel, c'est sa systématisation totale à l'époque proto-byzantine, quand ils tendent à disparaître ; mais cela va aussi avec une "professionnalisation" de l'écriture... Au reste, il est difficile de mettre en balance des papyri écrits par des gens ordinaires (parfois très lettrés, parfois moins), et des manuscrits produits par des moines dont c'est la seule activité.

- ils ne semblent avoir qu'une utilité extrêmement limitée à la lecture, qui semble se résumer à quelques rares paires d'homographes se distinguant uniquement par leur accent (or on a la même chose en latin, en bien "pire" me semble-t-il, et ça ne gêne personne)
:nono: En latin, l'accent est absolument et strictement mécanique : il remonte de deux unités depuis la fin (donc sur la pénultième si elle est longue, et sur l'antépénultième si la pénultième est courte). Les Latins n'ont d'ailleurs jamais eu la tentation de noter leur accent, même s'ils en parlent aussi.

Ce qui manque à l'alphabet latin, c'est plutôt la notion des longues par rapport aux brèves ; problème auquel ils ont tenté diverses remédiations, notamment l'usage de l'apex (sorte d'accent aigu, marquant en théorie une longue, ou parfois aussi la distinction <i> voyelle / <i> consonne, que résoudra Petrus Ramus au XVIe siècle avec l'usage du <j> - ce qui là encore n'est qu'une systématisation tardive d'une tendance très ancienne) ou à date plus archaïque le doublement de la voyelle.

:roll: Je t'accorde que les paires homographes nominale à proprement parler (le type βιός l'arc ~ βίος la vie) sont assez limitées ; en revanche, les distinctions sont essentielles pour les monosyllabes, et j'imagine qu'en bon helléniste, tu as déjà appris par coeur les 27 paires relevées à la fin du dictionnaire scolaire de Ch. Georgin !

Pour les verbes, les distinctions sont quantitativement limitées en nombre de cas, mais essentielles et d'une fréquence très élevée ; il n'est qu'à penser à εἰμί ~ εἶμι !

Ce qui noté le plus facilement dans les papyri, c'est précisément le cas où l'accent est très significatif (nous avons fait la même chose avec a/à, ou/où, etc.) ; sauf qu'il fut d'abord noté de façon adventice, sans véritable système.

Je pense que - sans nier la tentation du pédantisme propre à tout corps strictement intellectuel comme ont pu l'être les scribes de la chancellerie hypertrophiée de l'empire d'Orient d'abord, et les moins byzantins ensuite - ce devant quoi se sont retrouvé les théoriciens vers le IVe siècle, c'est le problème de savoir "où trancher" : on aurait pu utiliser un système "minimaliste", ne notant l'accent que quand il indique un sens ou un anomalie (c'est en gros ce que fait l'espagnol, qui n'utilise l'accent graphique que quand il n'est pas à la place attendue)... Mais d'un autre côté, le système, notamment verbal, est en lui-même tellement intriqué à la notion d'accent qu'il est difficile de dire où il est "utile" ou pas....

Prenons un exemple qui est justement... un piège pédagogique ; j'imagine que comme 99% des helléniste, tu as appris ta conjugaison avec λύω, c'est une convention pédagogique qui s'est fixée au XIXe siècle au moins.

Partant de là, on peut dire que pour 60% de la conjugaison, l'accent est mécanique et remonte le plus loin possible : donc, "il ne sert à rien" (mais corollaire : c'est là qu'il est le plus facile à apprendre...).

On peut dire aussi que pour 40%, il obéit à des règles fixes non mécaniques : toujours sur la syllabe qui précède les infinitifs en -ναι par exemple : λελυκέναι, τεθῆναι, δῦναι ; donc, à la rigueur, on pourrait dire "qu'il ne sert à rien", puisqu'il n'indique pas un sens précis en lui-même.

Mais : il a conflagration entre ces deux logiques, et donc des paires significatives, et c'est ce qu'on ne voit pas quand on apprend λύω qui est bêtement dissyllabique ! : βασιλεῦσαι infinitif aoriste actif ("avoir régné") VS βασίλευσαι impératif aoriste moyen ("règne dans ton intérêt" - OK, traduction idiote).

En fait : l'accent fait totalement partie du système, parce qu'il est le corollaire d'un autre point qu'en français du moins nous sommes totalement incapables de penser : la quantité syllabique.

Exemple : les infinitifs des aoristes II sont périspomènes (λιπεῖν), alors que les infinitifs des présents thématiques remontent l'accent : λύειν.

:snif-bye: Lecture "paranoïaque", qui est celle de n'importe quel élève : (1) "mais pourquoi est-ce qu'ils s'embêtent à avoir des aoristes irréguliers qui ressemblent fichtrement à des présents au lieu d'écrire bêtement ἔλειψα ?" (en fait, précisément, cette forme régularisée existe), (2) "et pourquoi est-ce qu'ils nous embêtent au surplus avec un truc accentuel débile :evil: ?".

Sauf qu'en fait, λιπεῖν, c'est λιπέειν (ou plutôt : λιπ+έ+ειν) : pour les anciens, au moins jusqu'à l'époque alexandrine, c'est complètement logique : radical/voyelle thématique / terminaison d'infinitif.

C'est nous qui sommes victimes d'une illusion d'optique, parce qu'on perd de vue qu'un périspomène, c'est juste une longue avec un accent aigu sur le premier temps : άα = ᾶ.

Et nous sommes victimes d'une autre illusion (mais là, c'est de leur faute) : la notation des longues a complètement cafouillé au IVe siècle, et nous n'arrivons pas à "voir" (même quand on le sait) que ου = οο et ει = εε.

- ils représentent pour la majorité des apprenants une prise de tête absolue, barbante et insensée, au vu de l'effort herculéen à déployer pour maîtriser un système d'accent dont on ne sait même pas vraiment comment il est censé être prononcé exactement (je pense notamment au grave, dont la prononciation n'a donné lieu qu'à de timides hypothèses, ou à l'esprit rude sur rho).
:shy: Comme l'écrit Bizos dans son Cours de thème grec : "il ne faut pas se faire une montagne de l'accentuation". 80% des règles s'assimilent rapidement. La grosse difficulté, c'est de penser à apprendre l'accent premier de chaque mot - et les 20% restants ! :sun: J'avoue que des années après, j'ai toujours une peur panique devant les enclitiques un peu complexes ( :ape: les enclitiques dissyllabiques en cascade !).

La nature de l'accent grave n'est pas si mystérieuse que cela ; ou plutôt : ce n'est pas parce que nous n'en maîtrisons pas la réalité qu'il n'avait pas de réalité ; voici exactement ce qu'écrit Michel Lejeune dans sa Phonétique historique §383
Nous ne savons pas quelle différence phonétique pouvait exister entre la dernière voyelle d'un baryton dans le cours de la phrase (καλὸς) et une voyelle atone quelconque en syllabe finale (comme celle de γάμος...). Mais, psychologiquement, elles différaient à coup sûr ; au sentiment de ceux qui parlaient, une voyelle finale susceptible d'intonation dans certaines conditiosn (à la pause et devant enclitique), et dont l'élision entraînaient l'intonation de la voyelle précédent, n'était pas de même qualité qu'une voyelle finale non intonable. Dans la musique notée des hymnes delphiques, jamais la voyelle finale d'un oxyton, devenu baryton dans la phrase, n'est chantée sur une note moins élevée qu'un autre voyelle du mot : elle n'est donc pas assimilée à une voyelle finale ordinaire
En conclusion, je dirais que le système orthographique du grec ancien n'est certes pas aussi simple que des systèmes biunivoques presque parfaits comme l'espagnol, mais il n'est pas non plus absurdissime comme celui du français ou de l'anglais. Il serait plutôt comme l'allemand : un peu de "traces" diachroniques qui compliquent les choses (Rad ~ Rat, même son), quelques concesssion au pédantisme (la graphie <qu-> latinisante, prononcée [kv]), beaucoup d'accomodements pour mettre d'accord des systèmes non unifiés dans l'espace ou dans le temps (élèves, je me demandais pourquoi des adjectifs en <-ig> et d'autres en <-ich> qu'on m'apprenait à prononcer de la même façon). Mais dans l'ensemble, ça tient debout.

SAUF QUE : l'allemand, nous l'écoutons, que ce soit à travers YouTube ou sur le vieux lecture de bandes magnétique de ma prof de 6e :papy: ! Alors que pour le grec ancien, nous superposons une prononciation médiocre et minimaliste sur un système graphique très développé et maximaliste. Mais quand il a été constitué, il avait encore du sens.

EDIT : et je vous rassure, je me suis planté trois fois dans les balises en postant ce long message ; c'est le même problème en fait : logique, mais prise de tête...
La plupart des occasions des troubles du monde sont grammairiennes (Montaigne, II.12)
aymeric
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Re: Les accents du grec ancien

Post by aymeric »

Je te remercie Sisyphe pour ta réponse très creusée comme toujours, mais je crois qu'on ne s'est pas compris. Toutes mes excuses si ma question était confuse, mais elle portait vraiment sur l'intérêt pédagogique d'un apprentissage systématique des accents graphiques du grec ancien.
Sisyphe wrote: 09 Oct 2022 00:22
aymeric wrote: 04 Oct 2022 23:20 Si j'ai bien compris :
- les accents ne sont qu'un ajout très postérieur à l'époque classique, et ne correspondent donc même pas à l'état de langue que nous sommes censés étudier,
:nono: C'est tout à fait excessif. Nous avons des témoignages très directs (dès Platon) sur la nature du ton mélodique, et rien n'indique qu'avant le quatrième siècle après Jésus-Christ il y ait le moindre affaiblissement du système. Aelius Hérodien (fin du IIe siècle) n'aurait pas pu écrire un long traité entier sur le phénomène (avec des remarques du genre "mais il y a des gens qui disent comme cela") s'il n'était pas encore pleinement vivant.
Évidemment, je ne remets absolument pas en question la réalité historique de l'accentuation grecque, mon propos se limitait exclusivement à sa notation.
Ce qui est artificiel, c'est sa systématisation totale à l'époque proto-byzantine, quand ils tendent à disparaître ; mais cela va aussi avec une "professionnalisation" de l'écriture...
Voilà, c'est ce point qui m'intrigue. D'un côté l'état de langue "officiel" qu'on nous apprend est celui de la période classique (environ 500 à 300 av. JC si je ne m'abuse ?), de l'autre on lui associe une notation accentuelle qui lui est très postérieure. Comment justifier cet anachronisme ?
:nono: En latin, l'accent est absolument et strictement mécanique : il remonte de deux unités depuis la fin (donc sur la pénultième si elle est longue, et sur l'antépénultième si la pénultième est courte). Les Latins n'ont d'ailleurs jamais eu la tentation de noter leur accent, même s'ils en parlent aussi.
Oui pardon, je parlais d'accent alors que j'avais en tête les longueurs de voyelle. L'idée pour moi étant que de nombreuses confusions sont possibles (hors contextes) entre homographes latins, pourtant le système scolaire français ne semble jamais avoir prôné un apprentissage systématique des voyelles longues/brèves, qui (en tout cas c'est ma modeste expérience) n'étaient notées dans aucun ouvrage scolaire au collège et au lycée, à l'exception des rares passages poétiques qui sont parfois donnés pour simplement illustrer le système de versification.
En comparaison, les manuels français de grec (mais bon, je suppose que c'est le cas au niveau international) intègrent la notation accentuelle dès la première leçon.
Pourquoi donc accorder tant d'attention au "réalisme" (tout relatif ?) de la prononciation des accents grecs, alors que les quantités vocaliques sont, elles, négligées, comme c'est le cas en latin, où on trouve pourtant dès les premières leçons des paires du genre ŏs/ōs, vĕnit/vēnit, etc.

Je me pose la question de la justifiication d'un tel choix pédagogique.
Si je devais ramener ma question au plus simple : n'est-il pas possible d'apprendre à lire le grec ancien sans s'encombrer de ces histoires de notation accentuelle ? Car après tout, n'est-ce pas ce qu'on est généralement amené à faire quand on veut déchiffrer des inscriptions monumentales par exemple ?
les distinctions sont essentielles pour les monosyllabes, et j'imagine qu'en bon helléniste, tu as déjà appris par coeur les 27 paires relevées à la fin du dictionnaire scolaire de Ch. Georgin
Je précise que je suis grand débutant en grec, et c'est justement l'étonnante insistance sur les règles d'accentuation dès les premières leçons qui m'a surpris. En latin aussi il me semble y avoir plein de monosyllabes qu'on ne distingue pas graphiquement (hic et hīc, est et ēst, os et ōs), et aucun prof de latin que j'ai connu n'a jugé utile de le faire remarquer ni en cours, ni dans les manuels de 4e, 3e, 2nde que j'ai fréquentés. C'est seulement en consultant moi-même le Gaffiot, ou en lisant des ressources anglophones (qui, elles, font généralement le choix d'indiquer les voyelles longues) que je m'en suis rendu compte.
Pourquoi donc une telle différence de traitement ?
Pour les verbes, les distinctions sont quantitativement limitées en nombre de cas, mais essentielles et d'une fréquence très élevée ; il n'est qu'à penser à εἰμί ~ εἶμι !
Je ne connais pas encore cette distinction, mais à vue de nez je me demande si elle est tellement plus problématique que la confusion très fréquente en latin du présent et du parfait (fugit vs fūgit), sur laquelle il m'est déjà arrivé de me trouver embêté dans mes versions de niveau collège.
Prenons un exemple qui est justement... un piège pédagogique ; j'imagine que comme 99% des helléniste, tu as appris ta conjugaison avec λύω, c'est une convention pédagogique qui s'est fixée au XIXe siècle au moins.
Alors non, nous avec Hermaion, c'est παιδεύω (λύω est effectivement cité comme utilisé anciennement mais pas terrible parce que ne faisant pas apparaître certaines choses que j'ai oubliées... le thème vocalique peut-être ?). Bref, tout ça pour insister encore une fois sur le fait que je suis tout débutant. Et que pour ma motivation, j'ai quand même besoin de savoir pourquoi passer tant de temps sur ce système de notation des accents qui est, pardon, rébarbatif et décourageant.
βασιλεῦσαι infinitif aoriste actif ("avoir régné") VS βασίλευσαι impératif aoriste moyen ("règne dans ton intérêt" - OK, traduction idiote)
Encore un exemple que j'ai remarqué en latin, pour la route : occido vs occīdo. Personne ne s'en émeut... Peut-être que la confusion présent/parfait en latin que j'évoquais plus haut se rapproche encore plus de ce cas de figure ? Ou encre le nominatif/ablatif de la première déclinaison ? Ou le nominatif et le génitif de la quatrième ? Pour ne citer que ce qui me vient à l'esprit...
La nature de l'accent grave n'est pas si mystérieuse que cela ; ou plutôt : ce n'est pas parce que nous n'en maîtrisons pas la réalité qu'il n'avait pas de réalité ; voici exactement ce qu'écrit Michel Lejeune dans sa Phonétique historique §383
Donc au final ça confirme précisément ce que je disais : on ne sait même pas comment l'accent grave était censé se prononcer. Pour moi, apprendre des notations de contours mélodiques qu'on ne se figure même pas, c'est quand même vraiment problématique, quand l'objectif pédagogique est d'apprendre à lire les auteurs classiques. À moins que je comprenne vraiment à quoi ça peut me servir concrètement dans mes lectures grecques, et pourquoi ça vaut la peine que j'y consacre autant de temps et d'efforts...

Après, peut-être que mon problème est aussi que je me trompe sur l'objectif visé par les cours de grec dans l'enseignement français : s'agit-il d'offrir le cheminement le plus simple et le plus direct et le plus économe vers un accès aux textes authentiques de la période visée ? Ou d'autre chose ?
Voilà, désolé encore pour la confusion, et merci pour ta patience :)
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Sisyphe
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Re: Les accents du grec ancien

Post by Sisyphe »

Ce qui est artificiel, c'est sa systématisation totale à l'époque proto-byzantine, quand ils tendent à disparaître ; mais cela va aussi avec une "professionnalisation" de l'écriture...
Voilà, c'est ce point qui m'intrigue. D'un côté l'état de langue "officiel" qu'on nous apprend est celui de la période classique (environ 500 à 300 av. JC si je ne m'abuse ?), de l'autre on lui associe une notation accentuelle qui lui est très postérieure. Comment justifier cet anachronisme ?
L'existence des trois accents et deux esprits est fixée au IIe siècle avant JC

sa systématisation sur tous les textes écrits est d'époque byzantine.

Et encore : on parle de textes écrits et conservés. Les usages de la vie courante ont dû être différents.
:nono: En latin, l'accent est absolument et strictement mécanique : il remonte de deux unités depuis la fin (donc sur la pénultième si elle est longue, et sur l'antépénultième si la pénultième est courte). Les Latins n'ont d'ailleurs jamais eu la tentation de noter leur accent, même s'ils en parlent aussi.
Oui pardon, je parlais d'accent alors que j'avais en tête les longueurs de voyelle. L'idée pour moi étant que de nombreuses confusions sont possibles (hors contextes) entre homographes latins, pourtant le système scolaire français ne semble jamais avoir prôné un apprentissage systématique des voyelles longues/brèves, qui (en tout cas c'est ma modeste expérience) n'étaient notées dans aucun ouvrage scolaire au collège et au lycée, à l'exception des rares passages poétiques qui sont parfois donnés pour simplement illustrer le système de versification.
En comparaison, les manuels français de grec (mais bon, je suppose que c'est le cas au niveau international) intègrent la notation accentuelle dès la première leçon.
Pourquoi donc accorder tant d'attention au "réalisme" (tout relatif ?) de la prononciation des accents grecs, alors que les quantités vocaliques sont, elles, négligées, comme c'est le cas en latin, où on trouve pourtant dès les premières leçons des paires du genre ŏs/ōs, vĕnit/vēnit, etc.

Je me pose la question de la justification d'un tel choix pédagogique.
Si l'on considère qu'apprendre le grec ancien, c'est apprendre la langue dans laquelle sont accessibles tous les classiques littéraires de l'Antiquité, alors, précisément, cette langue n'est pas la langue de communication du paysan du Ve siècle, ni celle dans laquelle Hadrien et Antinoüs se faisaient des bisous.

Tous les classiques littéraires ont été figés deux fois : une fois à l'époque hellénistique par les savant du Musée qui ont collecté tous les manuscrits disponibles, et on fait un travail d'édition et de standardisation (la "recension alexandrine") ; et ce sont les mêmes qui ont inventé les accents, ainsi d'ailleurs que de nombreux signes techniques (comme notre astérisque !). Nous n'avons pas vraiment de papyri directement issus de cette recension, mais nous avons les recopiages des recopiages des recopiages : ils sont déjà porteurs d'accents à de certains endroits.

Vous avez un bel exemple ici sur ce papyrus de Sappho : https://reainfo.hypotheses.org/19482 où on veut un beau Ζεῦς à la deuxième ligne, riche d'informations, car :
1) On voit bien, par le dessin, qu'un circonflexe, c'est en fait un aigu + un grave : Ζέὺς.
2) Si le scribe le note, c'est que c'est... totalement anormal ! En grec attique, c'est Ζεύς ! Mais le dialecte éolien est supposé remonter mécaniquement l'accent ; et ici, il faut le noter, parce qu'à cet endroit du vers il doit effectivement y avoir, du point de vue de la métrique, une montée mélodique...

...Exactement comme l'anglais, supposé sans accent, utilise l'accent aigu ou grave en poésie pour indiquer une tonique inhabituelle par licence ou archaïsme O Lady, blessèd be that tear.

... Ou que le New Yorker s'obstine, par snobisme, à écrire coöperation pour indiquer les deux voyelles en hiatus ; réforme du XIXe siècle qui n'a pas "pris", mais qui dans le fond était rationnelle.

Autre exemple, bien analysé, ici : https://ucbclassics.dreamhosters.com/a ... rkU2.html

Le second figement arrive à l'âge byzantin, et entre-temps, on a inventé (ou plutôt : systématisé comme une casse à part) la minuscule, qui pose d'autres problèmes. Il y avait certainement d'un côté des juristes qui avaient besoin de précision et donc de surdéterminer leurs textes (exactement comme les décisions des tribunaux écrivent systématiquement les patronymes en majuscule pour savoir que Julien MATHIEU n'est pas Mathieu JULIEN - même si c'est pour le moins inélégant dans d'autres écrits) ; et de l'autre des moines érudits qui avaient envie d'être précis ; à ces derniers, nous devons d'ailleurs le découpage de la plupart de nos oeuvres.

Or, quand la tribu des humanistes (les Scaliger, Erasme, Estienne, Budé, Latomus, etc.) ont "redécouvert" les auteurs antiques, ils les ont découverts uniquement sous cette forme : il leur était physiquement impossible d'aller en Grèce chercher des inscriptions du Ve siècle ! Les inscriptions grecques à leur portées ont dû se compter en dizaines (c'est à peu près le nombre actuel au musée gallo-romain de Lyon, par exemple... Mais au bout de quatre siècles de fouilles !), pour peu qu'ils en aient eu l'idée ("l'authenticité" n'a pas toujours été un critère en soi, cf. cet article : https://www.cairn.info/revue-sigila-2016-2-page-55.htm ; le "grec ancien" est arrivé sous cette unique forme jusqu'à nous, et jusqu'au début du XIX siècle, aucune autre vision n'était possible...

... Et même au-delà : épigraphistes et papyrologue ont toujours représenté une compétence rare, et peu facilement diffusable, du moins jusqu'à l'arrivée d'internet.
les distinctions sont essentielles pour les monosyllabes, et j'imagine qu'en bon helléniste, tu as déjà appris par coeur les 27 paires relevées à la fin du dictionnaire scolaire de Ch. Georgin
Je précise que je suis grand débutant en grec, et c'est justement l'étonnante insistance sur les règles d'accentuation dès les premières leçons qui m'a surpris. En latin aussi il me semble y avoir plein de monosyllabes qu'on ne distingue pas graphiquement (hic et hīc, est et ēst, os et ōs), et aucun prof de latin que j'ai connu n'a jugé utile de le faire remarquer ni en cours, ni dans les manuels de 4e, 3e, 2nde que j'ai fréquentés. C'est seulement en consultant moi-même le Gaffiot, ou en lisant des ressources anglophones (qui, elles, font généralement le choix d'indiquer les voyelles longues) que je m'en suis rendu compte.
Pourquoi donc une telle différence de traitement ?
Là, on passe au versant "pédagogique" du problème. Je prends donc ma casquette de formateur :sun: [/mode formateur IUFM qui jargonne]

En pédagogie comme ailleurs, on est toujours soumis à la path dependency , ou "dépendance au sentier" dans la langue d'Olympe de Gouges.
- Dépendance aux paradigmes : on l'a vu avec λύω : deux siècles d'hellénistes ont appris leur conjugaison avec ce verbe... Qui l'a décidé ? Mystère. Pourtant, ce n'est pas un bon choix - et ce n'est même pas un verbe courant. Mais si j'ai une classe avec un manuel scolaire, il y a 9 chances sur 10 qu'ils aient λύω dans leurs annexes. Donc, moi prof :prof: je ne peux pas m'en détacher.
- Dépendance aux structures : quand on apprend exercitus, il y a toujours à côté le tableau de cornu... Mais combien de neutres de la quatirème déclinaisons existe-t-il ? En tout : sept, dont trois poétiques ; en fait, AUCUN n'est courant (gelu, genu, testu ?) sauf cornu, à cause des textes militaires. Et après tout, moi prof :prof: peut se dire que : isolément, les neutres de la 4e sont rares ; mais en revanche, ils font systèmes avec les autres neutres : N/V/Ac identiques et pluriels en -a : c'est cohérent pour les élèves.
- Dépendance aux notations : en France, les lettres ramiques se sont imposées pour le niveau secondaire, et c'est pratique... En revanche, elles sont bannies dans l'université. Pour ceux qui comme moi naviguent entre deux mondes, je vous assure que c'est une souffrance réelle :evil:
- Dépendance à la compétence : beaucoup de manuels ont tenté d'imposer la notation des longues et brèves en latin ; mais honnêtement, sans insulter mes collègues, seule une poignées de profs de lettres classiques est capable (et encore : pas à coup 100% sûr me concernant) de savoir où sont les longues et les courtes. Et je suis sûr qu'on pourrait transposer dans beaucoup de matières.

Bref : le prof ne fait pas ce qu'il veut ; il a le poids de la science d'un côté, des choix des manuels qu'il utilise de l'autre, et au milieu des deux : des habitudes prises. :ape: [/mode]

Pour les verbes, les distinctions sont quantitativement limitées en nombre de cas, mais essentielles et d'une fréquence très élevée ; il n'est qu'à penser à εἰμί ~ εἶμι !
Je ne connais pas encore cette distinction, mais à vue de nez je me demande si elle est tellement plus problématique que la confusion très fréquente en latin du présent et du parfait (fugit vs fūgit), sur laquelle il m'est déjà arrivé de me trouver embêté dans mes versions de niveau collège.
Ton exemple de fŭgit ~ fūgit est une parfaite illustration du "dilemme pédagogique" : soit un truc compliqué dans l'instant, mais "rentable" dans le futur... Est-ce que je dois :
- Privilégier le futur (pédagogie du "tuteur (à tomates !)" : il faut que ça parte bien droit dès le début) : faire prendre l'habitude à mes élèves d'être attentif voire de reproduire les longues et les brèves dès qu'ils voient du latin => dès qu'ils voient du grec, je leur apprends les accents premiers
- Privilégier le présent (pédagogie du "poussin" : je réponds à ses besoins immédiats) : laisser de côté une distinction parfois utile mais peu productive (les parfaits en longues sont rares dans l'absolu) parce qu'elle serait une surcharge cognitive.

Ma propre prof de latin de 4e nous avaient fait une leçon magistrale sur les quatre types de parfaits en latin (en v, en s, en longue, à redoublement) - mais ça, c'était dans les nineties, du temps des CD et des bipeurs. Aujourd'hui, je me contente de demander à mes latinistes de partir du 4e temps primitif qu'on leur donne. Et pourtant, j'aimerais....

En sens inverse, j'en "veux" (= reste de jugement psychologique d'ado de 16 ans) à ma prof d'anglais de seconde de nous avoir dit que "pour exprimer une hypothèse, on met toujours le prétérit pluriel du verbe être - If I were.... ;) j'étais déjà linguiste, j'aurais aimé qu'elle nous fît un cours sur le subjonctif anglais, intégrant God save the queen" (there was a queen actually) et autre "I wonder if it be true or not", ç'aurait été plus simple et amusant pour moi... :-? Mais je suis obligé d'admettre que son approximation était sans doute efficace pour le reste de la classe.

J'ai enseigné deux fois le grec : une année dans le secondaire, une année dans le supérieur.

Dans le secondaire, je disais qu'il y avait des accents, mais ne les exigeais pas (ce qu'on a fait avec moi - mais j'en ai voulu à mes profs quand il a fallu se farcir du thème grec, et encore aujourd'hui, j'ai un grand sentiment d'insécurité quant aux accents premiers). Dans le supérieur, je les exige, parce que d'autres les exigeront.
La plupart des occasions des troubles du monde sont grammairiennes (Montaigne, II.12)