Nous avions déjà un peu discuté des lectures imposées du lycée sur le topic "oeuvres non-préférées" (
viewtopic.php?t=4481&start=0 )...

C'est forcément une question qui "m'interpelle quelque part au niveau du vécu" comme on dit dans les magazines féminins*, puisque je risque quand même d'être prof de français un jour. C'est un peu un cas de
double bind que d'être censé faire aimer la littérature tout en étant obligé d'imposer des oeuvres (qu'on aime pas forcément d'ailleurs, mais on n'a pas le droit de le dire), en sachant que les élèves vont, en partie au moins et le plus naturellement du monde, les prendre en grippe.
Je pourrais faire la liste des mes propres exemples. Le plus marquant, c'est Paul Valéry. Faut dire que j'ai eu
un mauvais prof dans ma vie scolaire : mon prof de français de première (antipathique, réactionnaire, misogyne, pas FN mais presque ; et par ailleurs nul, complétement nul, ânonnant de vagues paraphrases répétées depuis quarante ans en guise de commentaire. Pourtant je suis pas du genre à dire du mal des profs). Bref, ce sinistre individu ne cessait pas de nous citer P. Valéry. Du coup, j'ai
haï P. Valéry, et nous fûmes plusieurs à tenir
Le Cimetière marin pour le dernier degré de l'imbécilité.
... Et depuis un an et demi, je ne me couche plus sans avoir relu
Narcisse ou
La jeune parque. Sans parler des oeuvres en prose (un texte génial :
Penser Paris, dans les
Considérations inactuelles).
Quant à savoir s'il y a un âge pour lire les oeuvres, je réponds oui sans hésiter, mais ce n'est pas le même pour tous. D'abord, il faut savoir "apprivoiser" l'objet : même quand on vient d'un milieu cultivé, on a du mal à croire qu'on puisse lire 2000 pages d'un coup ; je n'ai
vraiment lu les Misérables qu'il y a deux ans.
Guerre et paix, un de ces jours, je m'y mets, promis

.
Ensuite notre lecture est rarement neutre : on entre souvent dans un livre pleins de préjugés ou du moins de jugements extérieurs : ceux du prof en premier lieu, qui va vous parler (légitimement) de la Grandeur, du Devoir et de la Patrie dans Corneille, alors que Corneille ne devient intéressant que lorsqu'on fait table rase du côté cocorico

. Il y a aussi des choses qu'un prof ne peut pas dire à ses élèves, comme le fait que Racine couchait avec toutes les actrices à qui il a donné de grandes tirades

, et que ça explique beaucoup de choses dans Phèdres.
Si ce ne sont les profs, ce sont les on-dit ("Proust c'est répétitif"), y compris les on-dit positifs (j'ai sous les yeux le témoignage d'un grand helléniste qui dit qu'il a toujours trouvé l'Iliade très ennuyeuse - savez quoi ? Moi aussi. Pourtant on m'inculque depuis ma première année de grec que "L'Iliade est un chef d'oeuvre de littérature mondiale", et j'ai cru que je le croyais pendant longtemps).
Et puis il y a certaines chose qu'on ne comprend qu'avec l'âge, quand on devient vieux - cf. mon post sur "ceux qui atteignent l'âge de 22 ans". La puissance d'un si petit souvenir, d'une madeleine de Proust par exemple, paraît assez théorique quand on n'a que seize ans.
Et je suis d'accord avec l'invité : j'ai moi aussi laissé tombé l'espoir de trouver quelque chose de rigolo dans Stendhal, alors que "l'idylle amoureuse" de Rodolphe et d'Emma Bovary tandis que le sous-préfet fait l'éloge de la poule aux comices agricoles, c'est à se tordre

.
(* : ô lectrices de
Prima Magazine, ne m'agonissez pas d'injures : je pense encore plus de mal de la presse dite "masculine"

).